Géopolitique de l'IA : Qui Contrôle l'Intelligence Inhumaine Contrôle le Siècle
Analyse exhaustive de la lutte de pouvoir mondiale autour de l'IA. Rivalité États-Unis-Chine, souveraineté européenne, pari des États du Golfe, semi-conducteurs, IA militaire, colonialisme numérique et la position critique de l'Afrique francophone.
La question de savoir qui contrôle l’intelligence artificielle n’est plus une question technologique. C’est la question géopolitique définitoire du XXIe siècle. Chaque grande puissance sur Terre a reconnu que l’IA représente la technologie à double usage la plus conséquente depuis la fission nucléaire, et chacune agit en conséquence — par l’investissement, la réglementation, l’espionnage, les sanctions, et dans certains cas, le déploiement de systèmes d’armes autonomes dans des zones de conflit actif.
Ce n’est pas de l’hyperbole. Les États-Unis ont imposé trois séries successives de contrôles à l’exportation de semi-conducteurs sur la Chine, chacune plus restrictive que la précédente, qualifiant explicitement les puces avancées d’actifs de sécurité nationale équivalents à des composants d’armement. La Chine a répondu avec un fonds de semi-conducteurs étatique de 47 milliards de dollars et un programme intensif d’autosuffisance en puces. L’Union européenne a promulgué la réglementation de l’IA la plus complète de l’histoire tout en déplorant son incapacité à produire un seul laboratoire d’IA de pointe. Les États du Golfe — Arabie saoudite, EAU, Qatar — ont engagé plus de 100 milliards de dollars dans l’infrastructure d’IA, tentant d’acheter leur pertinence dans une course technologique où ils ne disposent d’aucune base de recherche indigène.
La carte du pouvoir de l’IA n’est pas la carte du XXe siècle. Elle ne correspond pas aux alliances de la guerre froide, à l’appartenance à l’OTAN ou au système de Bretton Woods. Elle se dessine en temps réel par les flux de capitaux, de talents, de données et de semi-conducteurs — et les points d’étranglement qui contrôlent ces flux.
L’Axe États-Unis-Chine : Une Nouvelle Guerre Froide dans le Silicium
Le Clivage Fondamental
L’axe central de la géopolitique de l’IA est la rivalité entre les États-Unis et la Chine. Ce n’est pas une métaphore. Des responsables de haut rang dans les deux gouvernements la décrivent en termes existentiels. Les contrôles à l’exportation de semi-conducteurs de l’administration Biden en octobre 2022 ont été décrits par un responsable de la sécurité nationale comme une tentative d’« étrangler » les capacités d’IA de la Chine. Le Conseil d’État chinois a désigné l’IA comme une « technologie stratégique nationale fondamentale » essentielle à la survie du modèle de gouvernance du Parti communiste.
La rivalité opère à travers chaque dimension de la capacité d’IA :
Avantages américains :
- Recherche fondamentale sur les modèles (OpenAI, Anthropic, Google DeepMind, Meta AI)
- Conception de puces (NVIDIA, AMD, Qualcomm)
- Écosystème logiciel (CUDA, PyTorch, plateformes cloud)
Avantages chinois :
- Échelle de déploiement et accès aux données gouvernementales
- Capacité manufacturière et taille de la force de travail IA
- Traitement des terres rares (~60 % de la capacité mondiale)
Le Point d’Étranglement des Semi-conducteurs
Le point d’étranglement critique est celui des semi-conducteurs. Les puces d’entraînement d’IA les plus avancées — les H100, A100 et architectures successeurs de NVIDIA — sont conçues aux États-Unis, fabriquées à Taïwan par TSMC, et dépendent d’équipements de lithographie ultraviolette extrême fabriqués exclusivement par ASML aux Pays-Bas. Cette chaîne d’approvisionnement donne aux États-Unis et à leurs alliés un levier extraordinaire sur les ambitions d’IA de la Chine.
Mais les points d’étranglement coupent dans les deux sens. La Chine contrôle environ 60 % de la capacité mondiale de traitement des terres rares et domine la production de plusieurs matériaux critiques pour la fabrication de semi-conducteurs. Taïwan, où plus de 90 % des puces les plus avancées au monde sont fabriquées, se trouve sous l’ombre d’une potentielle action militaire chinoise qui paralyserait simultanément les chaînes d’approvisionnement d’IA des deux nations et l’économie mondiale.
DeepSeek : Le Signal d’Alarme
L’émergence de DeepSeek début 2025 — un modèle chinois produit pour une fraction du coût des modèles américains — a envoyé une onde de choc à travers l’industrie. DeepSeek a démontré que les contrôles à l’exportation, s’ils ont ralenti la Chine, ne l’ont pas arrêtée. L’innovation architecturale peut partiellement compenser le manque d’accès au matériel le plus avancé.
L’Europe : Le Régulateur Qui Ne Peut Pas Concourir
Le Paradoxe Européen
L’Europe occupe une position paradoxale dans le paysage géopolitique de l’IA. Elle a produit le cadre réglementaire de l’IA le plus sophistiqué et le plus influent au monde — le Règlement sur l’IA, adopté en juin 2024 — tout en échouant à produire un seul laboratoire d’IA de pointe capable de rivaliser avec les institutions américaines ou chinoises.
Ce n’est pas par manque de talent. Les universités européennes forment des chercheurs en IA de classe mondiale. Mais ces chercheurs partent massivement pour les États-Unis, attirés par des rémunérations, un accès au calcul et des cultures institutionnelles que les institutions européennes ne peuvent égaler. Yann LeCun (directeur scientifique IA de Meta) est français. Demis Hassabis (PDG de Google DeepMind) est britannique. La liste se prolonge indéfiniment.
Mistral AI : L’Espoir Français
Le seul concurrent européen au niveau des modèles de pointe est Mistral AI, une startup française fondée en 2023 qui a levé plus de 600 millions de dollars en moins d’un an. Mistral a produit des modèles compétitifs à poids ouverts et se positionne comme l’alternative européenne à l’IA américaine fermée.
Mais une startup ne constitue pas la souveraineté. Le calcul de Mistral tourne sur des infrastructures cloud américaines, ses GPU sont de conception américaine et fabriqués à Taïwan, et ses données d’entraînement proviennent majoritairement de l’internet anglophone. L’ensemble des investissements souverains européens dans l’IA combinés — environ 2 milliards d’euros pour la France, les initiatives LEAM de l’Allemagne, les divers mécanismes de financement de l’UE — représentent moins que l’investissement de Microsoft seule dans OpenAI.
Le Pouvoir par la Réglementation
Le véritable pouvoir de l’Europe réside dans la réglementation. Le Règlement sur l’IA est devenu le modèle mondial de facto, comme le RGPD l’a été pour la protection des données. Les entreprises construisant des systèmes d’IA pour un déploiement mondial doivent se conformer aux exigences européennes quel que soit leur siège. Cela donne à l’Europe une influence considérable sur comment l’IA est construite et déployée, même si elle a peu d’influence sur quelle IA est construite. Pour une analyse détaillée du cadre réglementaire européen, consultez notre tracker de la réglementation.
Le Pari du Golfe : 100 Milliards de Dollars sur l’IA
L’Arabie Saoudite et HUMAIN
L’Arabie saoudite, à travers HUMAIN, poursuit la stratégie d’IA souveraine la plus ambitieuse au monde. Avec 23 milliards de dollars de partenariats annoncés, un fonds de capital-risque de 10 milliards de dollars, des centres de données à l’échelle du gigawatt et un modèle de langage arabe souverain (ALLAM), HUMAIN vise rien de moins que de faire de l’Arabie saoudite une puissance mondiale de l’IA.
La logique stratégique est claire : le pétrole a donné à l’Arabie saoudite son pouvoir au XXe siècle. L’IA doit lui donner son pouvoir au XXIe. La Vision 2030 est un plan de diversification économique post-pétrolière, et l’IA en est devenue l’axe central.
Mais cette ambition repose sur des dépendances fondamentales. L’Arabie saoudite n’a pas de base de recherche indigène en IA. Elle n’a pas de capacité de fabrication de semi-conducteurs. Elle n’a pas de tradition d’informatique de pointe. Tout ce qu’elle a, c’est de l’argent — beaucoup d’argent — et la volonté de l’utiliser. Pour un profil complet, consultez notre analyse de HUMAIN.
Les EAU : Le Challenger Régional
Les Émirats arabes unis poursuivent une stratégie parallèle, avec le Technology Innovation Institute (TII) à Abou Dhabi développant la série de modèles Falcon et le fonds d’investissement G42 investissant massivement dans l’infrastructure d’IA. Les EAU se positionnent comme un hub d’IA alternatif dans le Golfe, en concurrence directe avec l’Arabie saoudite.
Le Couplage Énergie-Calcul
L’aspect le plus stratégiquement significatif du pari du Golfe est le couplage potentiel entre énergie et calcul. L’Arabie saoudite contrôle simultanément la plus grande production pétrolière mondiale (via Aramco) et construit l’une des plus grandes infrastructures d’IA. Lorsqu’un seul acteur contrôle à la fois l’énergie qui alimente l’IA et l’infrastructure d’IA elle-même, le risque de couplage stratégique est réel.
L’énergie est déjà un outil géopolitique éprouvé — les chocs pétroliers de 1973 et 1979 l’ont démontré. L’ajout du calcul comme deuxième levier stratégique multiplierait le pouvoir de négociation géopolitique de manière sans précédent.
Le Colonialisme Numérique et le Sud Global
L’Afrique Francophone : Le Front le Plus Vulnérable
L’Afrique francophone occupe une position particulièrement vulnérable dans la géopolitique de l’IA. Cette vulnérabilité est multidimensionnelle :
La dépendance technologique. Aucun pays d’Afrique francophone ne dispose d’une capacité de développement de modèles d’IA de pointe, d’une infrastructure de calcul significative ou d’un écosystème de recherche en IA mature. La dépendance vis-à-vis des modèles, des plateformes et des infrastructures développés aux États-Unis, en Chine et dans les États du Golfe est quasi totale.
Le biais linguistique. Les grands modèles de langage sont massivement entraînés sur des données anglophones. Les langues africaines — wolof, bambara, lingala, haoussa, yoruba et des centaines d’autres — sont dramatiquement sous-représentées dans les données d’entraînement. Même le français africain, avec ses particularités lexicales, syntaxiques et culturelles, est mal représenté. Le résultat est que les systèmes d’IA déployés en Afrique francophone reproduisent des perspectives culturelles qui ne sont pas celles de leurs utilisateurs.
L’extraction de données. Les plateformes technologiques occidentales extraient massivement des données des utilisateurs africains sans compensation proportionnelle, sans stockage local et sans gouvernance par les communautés qui les produisent. C’est une forme de colonialisme numérique : les données sont la ressource, les plateformes sont les extracteurs, et les populations locales ne bénéficient que marginalement de la valeur générée.
Le déplacement d’emplois. De nombreuses économies d’Afrique francophone dépendent de secteurs — centres d’appels, externalisation des processus métier, saisie de données — qui figurent parmi les premiers touchés par l’automatisation par l’IA. La promesse que l’IA créera de nouveaux emplois ne tient que si les populations déplacées ont accès aux formations, aux infrastructures numériques et aux opportunités nécessaires pour les occuper. En l’état actuel, ce n’est largement pas le cas.
La surveillance et le contrôle. Des systèmes de surveillance alimentés par l’IA, développés par des entreprises chinoises (Huawei, ZTE) et occidentales, sont déployés dans plusieurs pays africains. Les « villes intelligentes » deviennent des infrastructures de surveillance dont les données sont parfois accessibles aux gouvernements partenaires sans protections adéquates de la vie privée.
Les Initiatives Africaines
Certaines initiatives tentent de contrebalancer ces dynamiques :
- Le cadre de gouvernance de l’IA de l’Union africaine (2024) reconnaît les risques spécifiques pour le continent et appelle à la protection des données africaines.
- Le Smart Africa Digital Academy forme des professionnels du numérique dans plusieurs pays.
- Des startups locales développent des applications d’IA adaptées aux contextes africains, en santé, agriculture et finance.
- Le réseau Masakhane rassemble des chercheurs africains travaillant sur le traitement automatique des langues africaines.
Mais l’écart de ressources entre ces initiatives et les investissements des grandes puissances est abyssal. L’ensemble du financement de l’IA pour l’Afrique subsaharienne représente une fraction de ce que HUMAIN seul investit dans ses centres de données.
La Francophonie comme Espace Stratégique
L’espace francophone — 300 millions de locuteurs répartis sur 29 pays — constitue un marché linguistique et culturel significatif pour les contenus d’IA en français. Mais cet espace est disputé entre plusieurs influences :
- La France, qui se positionne comme le champion de l’IA francophone avec Mistral AI et des investissements dans la recherche
- Les États-Unis, dont les plateformes (Google, Meta, OpenAI) dominent les marchés francophones
- La Chine, qui investit massivement dans les infrastructures numériques africaines
- Les États du Golfe, dont HUMAIN développe des partenariats à travers le monde arabe et au-delà
Pour l’Afrique francophone, la souveraineté numérique n’est pas un luxe. C’est une nécessité de survie économique, culturelle et politique. Consultez notre guide de l’éthique de l’IA pour une analyse des dimensions culturelles de la gouvernance de l’IA.
L’IA Militaire : Le Seuil Franchi
Les Déploiements Actuels
L’IA militaire n’est plus un concept futur. Elle est déployée dans des zones de conflit actif :
- Israël utilise des systèmes de ciblage assistés par l’IA (Lavender, Gospel) dans la bande de Gaza, capables de générer des listes de cibles à une échelle sans précédent.
- La Turquie a déployé le drone autonome Kargu-2, identifié par les Nations Unies comme ayant potentiellement engagé des cibles de manière autonome en Libye.
- La Russie intègre l’IA dans son architecture de commandement nucléaire et développe des véhicules sous-marins autonomes.
- Les États-Unis développent le programme Replicator visant à déployer des milliers de systèmes autonomes.
- Plus de trente pays disposent de programmes d’IA militaire actifs.
L’Absence de Traité
Malgré plus d’une décennie de discussions au sein de la Convention sur certaines armes classiques (CCAC) à Genève, aucun instrument juridiquement contraignant n’a été produit pour réguler les systèmes d’armes autonomes létaux. Les puissances militaires dominantes bloquent tout traité d’interdiction, invoquant les avantages stratégiques de la technologie.
L’absence de cadre juridique international pour l’IA militaire est l’une des lacunes les plus dangereuses de la gouvernance mondiale. Pour une analyse des enjeux de sécurité, consultez notre guide complet de la sécurité de l’IA.
Les Semi-conducteurs : Le Nerf de la Guerre
La Chaîne d’Approvisionnement la Plus Vulnérable du Monde
La chaîne d’approvisionnement des semi-conducteurs d’IA est peut-être la plus vulnérable et la plus stratégiquement importante de l’économie mondiale :
- Conception : NVIDIA, AMD, Qualcomm (États-Unis)
- Fabrication : TSMC (Taïwan), Samsung (Corée du Sud)
- Équipements de lithographie : ASML (Pays-Bas)
- Terres rares et matériaux : Chine (dominante)
- Assemblage et test : Asie du Sud-Est
Chaque maillon de cette chaîne représente un point d’étranglement potentiel. Les contrôles à l’exportation américains visent la conception et la fabrication. La Chine pourrait restreindre l’accès aux terres rares. Une action militaire contre Taïwan paralyserait la fabrication mondiale. Une perturbation chez ASML bloquerait la production de puces de nouvelle génération.
La Course à l’Autonomie
Chaque grande puissance tente de réduire sa dépendance :
- Les États-Unis subventionnent la construction de fabs domestiques (CHIPS Act : 52 milliards $)
- La Chine investit massivement dans SMIC et d’autres fabricants nationaux
- L’UE a adopté le European Chips Act (43 milliards EUR)
- L’Arabie saoudite n’a pas de capacité de fabrication et dépend entièrement des importations
Conclusion : Les Lignes de Fracture
Le paysage géopolitique de l’IA se fracture le long de plusieurs axes :
- L’axe technologique : États-Unis vs Chine pour la suprématie en IA
- L’axe réglementaire : Europe (réglementation forte) vs États-Unis (innovation d’abord) vs Chine (contrôle politique)
- L’axe Nord-Sud : Pays développeurs vs pays consommateurs d’IA
- L’axe énergie-calcul : États du Golfe tentant de coupler ressources énergétiques et infrastructure d’IA
- L’axe militaire : Course aux armes autonomes sans cadre juridique international
Ces fractures se superposent, se renforcent mutuellement et s’accélèrent. Le monde dans lequel l’IA est déployée est un monde fracturé, et les systèmes d’IA eux-mêmes deviennent des instruments de fracture.
La question n’est pas de savoir si l’IA transformera l’ordre géopolitique mondial. C’est de savoir si cette transformation sera gouvernée par des principes de justice, de transparence et de redevabilité — ou par la logique brute du pouvoir et du capital.
Pour les principes qui, selon nous, doivent guider cette gouvernance, consultez notre Manifeste INHUMAIN. Pour les questions que nous posons à l’acteur le plus puissant de ce paysage, consultez notre lettre ouverte à HUMAIN.
Cet article est mis à jour en continu. Dernière mise à jour : février 2026.
Citation suggérée : INHUMAIN.AI Éditorial, « Géopolitique de l’IA : Qui Contrôle l’Intelligence Inhumaine Contrôle le Siècle », INHUMAIN.AI, 26 février 2026. https://inhumain.ai/fr/geopolitique-ia/